« Les optimistes sont des imbéciles heureux, quant aux pessimistes, ce sont des imbéciles malheureux ».
Bernanos se riait déjà, en 1945, tant des espoirs vains des adorateurs du Progrès que de la vision désespérante des prophètes de malheur…
Le réalisme du chrétien
Face à ces deux écueils, une voie s’impose : celle du réalisme. Et pas n’importe quel réalisme : celui du chrétien, capable de déceler, derrière les apparences d’un monde qui passe, l’édification mystérieuse d’un monde qui demeure. Loin d’être dupe, le chrétien sait, grâce aux « yeux de la foi », que « temps » et « éternité » s’embrassent et que « visible » et « invisible » s’étreignent. Ainsi, le réalisme peut-il être considéré comme une vertu chrétienne, permettant d’adopter « une attitude qui tient compte de la réalité telle qu’elle est » (définition Larousse) Car la « réalité telle qu’elle est » est bien plus large que celle qui découle d’ une vision purement matérialiste et scientiste . « L’homme passe infiniment l’homme », disait Pascal, et son horizon semble mystérieusement ouvert sur l’éternité. Comme sont d’ailleurs « ouverts » les bras du Verbe incarné sur la Croix, appelant chacun à un dépassement « par le haut » des tourments de l’histoire. Cette destinée céleste est une véritable révélation, tout comme l’amour de Dieu, au sein d’un monde blessé par le péché et en proie au désespoir. Pas besoin, ici, de décrire les nombreux maux qui sévissent aujourd’hui, aux quatre coins du globe, et dont nos médias se font l’écho permanent. Une certitude : à l’aube d’une nouvelle année, le réalisme chrétien semble plus que jamais nécessaire pour mieux saisir les enjeux de nos temps troublés et agir en conséquence. Il nous faut plus que jamais un regard ajusté sur ce monde, « théâtre » d’un combat terrible entre les ténèbres et la lumière. Bref, un regard « qui ne manque pas à la lumière » pour reprendre la magnifique expression de Gustave Thibon.
L’espérance chrétienne
A côté de la foi qu’il habite, le chrétien peut aussi s’appuyer sur l’espérance, autre dimension surnaturelle qui lui permet de voir, au-delà des affres du temps, la victoire finale du Bien sur le Mal. N’est-ce pas justement la disposition d’esprit qui doit être la nôtre aujourd’hui, et particulièrement en France, à l’heure où nos « élites » trahissent un peu plus, chaque jour, le pacte sacré scellé à Reims et les promesses du baptême de la « Fille aînée de l’Eglise » ? Oui, le chrétien est capable, malgré le vacarme ambiant, d’entendre, dans le tréfonds de son âme, murmurer l’écho joyeux et mystérieux de l’espérance. Comme une mélodie céleste… Et l’histoire de notre pays témoigne de la présence discrète, mais agissante, de cette vertu héroïque, qui fait croire « envers et contre tout » et qui se paie toutes les audaces. Jeanne d’Arc ne fut-elle pas l’exemple, par excellence, et le visage de l’espérance dans notre pays ? Ne fut-elle pas au XVème siècle, cette « petite fille de rien du tout » dont parle Péguy, qui s’est levée à l’époque où l’Anglais menaçait l’intégrité du royaume, s’appuyant alors sur légions de « Français reniés » ?
Beau remède au « suicide français » que de méditer sur cette figure de l’espérance, comme nous y invite Philippe de Villiers dans son dernier roman :
La France est un poème. Chaque héros y a déposé une harmonique singulière. Mais c’est Jehanne qui a fait rimer pour toujours l’Espérance avec la France. C’est elle qui a porté témoignage pour toujours que dans le mot «Souffrance», il y a encore le mot «France».
On l’aura compris, le réalisme chrétien et l’espérance ne font qu’un dans le regard du chrétien authentique. Et ces deux vertus nous préservent aussi bien de « l’imbécillité heureuse » que « malheureuse » raillée par Bernanos, ce chantre inconditionnel de l’espérance, à qui nous laisserons le dernier mot :
« Qui n’a pas vu la route, à l’aube entre deux rangées d’arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c’est que l’espérance. L’espérance est une détermination héroïque de l’âme, et sa plus haute forme est le désespoir surmonté.
On croit qu’il est facile d’espérer. Mais n’espèrent que ceux qui ont eu le courage de désespérer des illusions et des mensonges où ils trouvaient une sécurité qu’ils prennent faussement pour de l’espérance. L’espérance est un risque à courir, c’est même le risque des risques. L’espérance est la plus grande et la plus difficile victoire qu’un homme puisse remporter sur son âme… » (Conférence, 1945)
Pierre de la Taille